Réponse N°1 au journal Le Monde : OUI, il y a une explosion de l’immigration extra-européenne en France

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Le journal Le Monde dans sa croisade[1] contre les clichés « qui nourrissent la xénophobie » commet plusieurs fautes de raisonnement. Dénaturation de la position adverse (pour mieux la rejeter), utilisation de concepts non pertinents, occultation d’une partie de la réalité pour ne laisser voir que ce qui arrange, assemblage de données ayant l’apparence d’une démonstration rigoureuse tout en escamotant un maillon essentiel : tels sont les procédés utilisés.

 

            Application pratique au premier « cliché » combattu par les décodeurs : 

                        « Il y a une “explosion” de l’immigration en France »

 

I – Les procédés de l’intox[2] :

 

            A – Dénaturation de la position adverse

 

Ici s’applique le procédé qui consiste à dénaturer la position que l’on prétend combattre. En effet, les Français ne disent pas qu’il y a « une explosion de l’immigration en France », mais une explosion de l’immigration essentiellement extra-européenne[3] (parce qu’ils la remarquent et parce qu’elle pose de lourds problèmes d’intégration). Ce « léger » déplacement du « cliché à combattre » a son importance. En effet, il déplace le regard vers l’immigration en général, d’où qu’elle vienne. La France ayant connu au début du 20ème siècle une importante immigration européenne, notamment italienne, polonaise, puis espagnole et portugaise, on pourra ensuite comparer l’immigration actuelle à celle d’il y a un siècle en disant que les flux migratoires ne sont pas plus importants aujourd’hui qu’hier.

 

            B – Utilisation de concepts impropres à traduire la réalité

 

Les concepts utilisés sont ceux d’immigré et d’étranger. Mais ces concepts ne sont pas en mesure de rendre compte de la réalité de la présence aujourd’hui massive de populations d’origine extra-européenne en France.

Pourquoi ?

D’abord parce que les notions d’étranger et d’immigré définies par l’INSEE sont aptes à rendre compte d’une première génération d’immigration, mais ne sont pas destinées à mesurer ce qui se passe pour les descendants d’immigrés ou d’étrangers : or une deuxième, une troisième et même une quatrième génération de personnes issues de l’immigration extra-européenne sont aujourd’hui présentes sur notre sol, et que l’INSEE observe « les yeux grands fermés »[4][5].

Les concepts d’immigré et d’étranger sont d’autant moins opérants pour mesurer la population d’origine extra européenne dans un pays comme la France, qui pratique la naturalisation massive[6] et le droit du sol. Ainsi, obtiennent la nationalité française un grand nombre de personnes auparavant étrangères ou nées en France de parents étrangers.

 

II – Etude chiffrée :

 

A – Les affirmations des décodeurs :

 

1 – Ils ont écrit :

« Premier cliché démenti par les faits : la part des immigrés […] en France est certes en hausse depuis trente ans, mais à un rythme qui est loin de « l’explosion », et qui ne s’accélère pas sur les dernières années. »

2 – Ils en veulent pour preuve :

« En 1982, on comptait 4 millions d’immigrés (nés étrangers dans un pays étranger) …pour 55 millions d’habitants. En 2011, on compte 5,4 millions d’immigrés… pour 65 millions d’habitants. Ramenée en pourcentage de la population, c’est donc, en trente ans, une hausse de 1,2 points de la part d’immigrés (de 7,2 % à 8,4 %) »

 

B – Pourquoi c’est NON PERTINENT ?

 

Parce que l’on met le projecteur au mauvais endroit[7] : sur l’immigration en général, au lieu de le mettre sur l’immigration extra-européenne.

Observons en outre que parler – comme le font les « décodeurs »  –  d’une augmentation en « points » (1,2 points) minimise fortement la perspective de hausse qui – si on s’en tient aux seuls chiffres qu’ils avancent –  indiquent en réalité une hausse de 35 % de l’immigration en général (1,4 millions d’immigrés supplémentaires en 2011 par rapport au chiffre de 4 millions en 1982[8]).

 

Redressons le raisonnement, et précisons la part de l’immigration extra-européenne dans l’immigration en général

–                    en 1982 il y avait en France 4 millions d’immigrés, dont 57 % originaires d’Europe et 33 % originaires d’Afrique[9] : soit 1,7 millions[10] d’immigrés extra-européens

–                    en 2009[11] il y a avait en France 5,4 millions d’immigrés, dont 38 % originaires d’Europe et 43 % originaires d’Afrique[12] soit 3,3 millions d’immigrés extra-européens

Ainsi le chiffre pertinent est en réalité un passage de 1,7 million d’immigrés extra européens à 3,3 millions, c’est donc presque un doublement en moins de 30 ans (1982-2009) de la population immigrée extra-européenne (de première génération) présente en France.

 

Mais la hausse est en réalité encore plus considérable.

Pourquoi ?

Parce que l’on a raisonné ici sur des populations immigrées extra-européennes[13] de la première génération, sans tenir compte du fait que sont présentes en France plusieurs générations d’immigrés extra-européens : une deuxième, troisième, voire quatrième génération issues des vagues d’immigration devenues de plus en plus massives au fil des décennies 1970, 1980 et plus encore 1990.

Or en 2008, l’INSEE a recensé[14] 12 millions d’immigrés et descendants de deuxième génération, dont 5,4 millions d’origine européenne, et 6,6 millions d’origine extra européenne (dont 3,6 millions d’origine maghrébine et 1,2 millions d’origine noire africaine).

L’INSEE ne publie pas le nombre d’immigrés et descendants de 2ème génération en 1982, ce qui empêche de mesurer l’évolution de la part qu’ils occupent dans la population totale depuis cette date.

En revanche, elle a publié en 1975 un recensement où le nombre des immigrés est évalué à 3,9 millions[15] dont 1,3 millions d’origine extra-européenne. Le regroupement familial commençant en 1974, on peut considérer que les enfants d’immigrés extra-européens sont encore en quantité quasi négligeable en 1975 et mesurer une évolution entre les immigrés des deux premières générations entre les années 1975 (1,3 millions) et 2008 (6,6 millions).

En un peu plus de 30 ans (entre 1975 et 2008) en France, la population immigrée extra européenne (de première génération) et d’origine immigrée extra-européenne (de 2ème génération) a quintuplé[16] passant de 1,3 million à 6,6 millions.

 

Observons que la hausse est en réalité encore plus significative si l’on tient compte des 3ème et 4ème générations d’immigrés extra-européens[17] qui  sont largement présentes en 2014, alors qu’elles étaient inexistantes en 1982, mais l’INSEE ne fournit aucune donnée à ce sujet.

 

Alors OUI, il y a eu une explosion de l’immigration extra-européenne en France :

– ses effectifs ont pratiquement doublé en moins[18] de 30 ans – pour la seule première génération

– ils ont quintuplé en un peu plus[19] de 30 ans – pour les seules deux premières générations

 

 

ANNEXE :


Évolution des immigrés en pourcentage par pays de naissance

Source  : INSEE

Origine 1962 1968 1975 1982 1990 1999 2009
Europe 78,7 76,4 67,2 57,3 50,4 44,9 37,7
Espagne 18,0 21,0 15,2 11,7 9,5 7,3 4,6
Italie 31,8 23,9 17,2 14,1 11,6 8,8 5,7
Portugal 2,0 8,8 16,9 15,8 14,4 13,3 10,8
Pologne 9,5 6,7 4,8 3,9 3,4 2,3 ?
Autres Europe 17,5 16,1 13,1 11,7 11,4 13,2 16,6
Afrique 14,9 19,9 28,0 33,2 35,9 39,3 42,7
Algérie 11,6 11,7 14,3 14,8 13,3 13,3 13,3
Maroc 1,1 3,3 6,6 9,1 11,0 12,1 12,2
Tunisie 1,5 3,5 4,7 5,0 5,0 4,7 4,4
Afrique subsaharienne 0,7 1,4 2,4 4,3 6,6 9,1 12,8
Asie 2,4 2,5 3,6 8,0 11,4 12,8 14,2
Turquie 1,4 1,3 1,9 3,0 4,0 4,0 4,5
Ex-Indochine 0,4 0,6 0,7 3,0 3,7 3,7 3,0
Autres Asie 0,6 0,6 1,0 1,9 3,6 5,0 6,8
Amérique et Océanie 3,2 1,1 1,3 1,6 2,3 3,0 5,4
Non déclaré 0,8 0,1
Total 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0
Effectif 2 861 280 3 281 060 3 887 460 4 037 036 4 165 952 4 306 094 5 433 000

 

 

 

[1]     Article paru le 6 août 2014 dans le journal Le Monde, en rubrique « Les décodeurs », sous la plume de Samuel LAURENT

[2]     Nous reprenons ici le vocabulaire du journal Le Monde qui titre dans la même rubrique sur « Les intox d’Eric CIOTTI »

[3]     Nous laissons de côté l’immigration en provenance des Balkans, notamment l’immigration tzigane récente

[4]     Cf. l’ouvrage de la démographe Michèle TRIBALAT, Les yeux grands fermés, Denoël, 2010, où elle décrit la cécité en partie volontaire de l’outil statistique français en matière d’immigration. Le Monde ne fait ici que relayer – sans les critiquer – les concepts de l’INSEE qui considère qu’à partir de la deuxième et surtout de la troisième génération, toute différence culturelle et comportementale a disparu entre descendants d’immigrés et français d’origine européenne, ce qui est inexact.

[5]     L’INSEE a publié très ponctuellement une étude sur les enfants d’immigrés de 2ème génération, mais qui ne permet pas d’étudier l’évolution dans le temps de son pourcentage dans la population totale. Il n’y a strictement aucune étude sur la part que représente dans la population totale les 3ème et 4ème génération.

[6]     C’est à dire l’octroi de la nationalité française à un grand nombre d’étrangers chaque année : environ 100.000 personnes par an.

[7]     On dénature ainsi la position adverse pour pouvoir plus facilement la rejeter.

[8]     1,4 / 4 = 35 %

[9]     29 % du Maghreb et 4 % ‘Afrique noire ou « subsaharienne »

[10]   Selon l’INSEE qui a cependant retiré les données quantitatives s’agissant du nombre d’immigrés lors des différents recensements de 1962 à 1982. On en trouve encore une trace – pour combien de temps ? – dans wikipédia – dont nous reproduisons le tableau en annexe.

[11]   Le chiffre « 2011 » du Monde est le chiffre 2009 de l’INSEE

[12]   30 % du Maghreb et 13 % d’Afrique noire ou « subsaharienne »

[13]   Ce qui est déjà plus pertinent que sur la population immigrée en général

[14]   C’est la seule année où il l’a fait, ce qui rend difficile les comparaisons dans le temps

[15]   On est proche du chiffre de 1982 qui donnait 4 millions

[16]   Multipliée par cinq

[17]   C’est à dire les petits-enfants et arrière petits-enfants d’immigrés extra-européens

[18]   1982-2009

[19]   1975-2009

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